Lâcheté ordinaire : l’expo Philip Guston reportée de 3 ans

Philip Guston Riding Around 1969 -Exposition reportée de 3 ans
Philip Guston – Riding Around – 1969

Ça nous énerve +++
L’œuvre de l’artiste canadien-américain Philip Guston devait être honorée dans une exposition rétrospective itinérante dans 4 musées à partir de 2021 : 3 musées aux USA et 1 musée à Londres.
(la National Gallery of Art de Washington, la Tate Modern de Londres, le Museum of Fine Arts de Boston et  le Museum of Fine Arts de Houston)
Mais des conservateurs des 4 musées ont pris peur, peur d’une réception violente de la part des visiteurs face à certains des tableaux présentés. Il ont décidé de reporter l’exposition de plusieurs années.

Guston est un peintre abstrait, appartenant à l’Ecole de New York, emblématique de l’expressionisme abstrait qui compte dans ses rangs Jackson Pollock, Willem de Kooning ou Mark Rothko.
Mais dans les années soixante-dix, il repasse à la figuration pour dénoncer le racisme dans son expression la plus violente en représentant des activistes du Klu Klux Klan.
Selon les 4 musées, ces représentations interdisent que cette partie de son œuvre soit présentée au public actuellement.
Il semblerait que les conservateurs ont cédé à des pressions du personnel d’un musée au vu d’images de lynchages, retravaillées par le peintre dans les années 1930.

Pourtant , cet aspect de son œuvre ne peut être à considérer au premier degré comme une forme d’expression raciste.
Fils de parents juifs émigrés d’Ukraine au Canada pour échapper aux pogroms, l’artiste a toujours été engagé dans la lutte contre la discrimination et l’inégalité raciale.

L’exposition, intitulée « Philip Guston Now », dont la préparation a pris 5 ans devait inclure environ 125 peintures et 70 dessins issus de 40 collections publiques et privées.

Les toiles de Philip Guston qui posent problème selon les conservateurs

L’artiste a peint 24 toiles mettant en scène des hommes encagoulés. Il s’est représenté lui-même à plusieurs reprises avec la cagoule de Ku Klux Klan sur le visage.
«Ce sont des autoportraits», avait-il déclaré. «Je me perçois comme celui qui est sous la capuche.» Ainsi, dans la toile intitulée Le Studio, il est assis devant un chevalet, la capuche du KKK sur la tête.
Il a largement documenté de son vivant le fait que ces autoportraits était la métaphore de son impuissance d’homme blanc et, face à la violence raciste, cette impuissance est à ses yeux une forme de complicité.

Philip Guston - The studio - 1969 - Exposition reportée de 3 ans
Philip Guston – The studio – 1969

Mais la peur des institutions est plus forte que l’évidence.

La peur la plus forte de ces conservateurs de musée semble être celle de faire face à leurs responsabilités. Et cette peur s’alimente du doute de leur propres capacités :
– leur capacité à être capables d’expliquer la démarche de Philip Guston si tant est qu’elle puisse paraitre ambiguë à certains,
– leur capacité à respecter le visiteur et ne pas le prendre pour une buse sans culture, ni discernement.
– leur capacité à être des commissaires d’exposition pertinents et courageux.

Il ne semble pourtant pas si compliqué d’orienter la compréhension du visiteur de cette façon : voyez, ce n’est pas une apologie des blancs ultra-racistes, ce n’est pas du prosélytisme pour encourager le Ku Klux Klan, c’est la façon dont un artiste s’empare d’un problème social grave pour donner à voir sa propre impuissance et à exprimer son dégout.  

Leur décision est motivée, bien sûr, par les mouvements anti-racistes dont Black Lives Matter a été la figure de proue à la suite du meurtre de George Floyd.
Mais voici comment les conservateurs justifient la non-tenue de l’exposition à partir de 2021 : le discours qui articule l’exposition a été fait il y a plusieurs années. Il doit être reconsidéré à la lumière du contexte actuel.

Un commissaire d’exposition européen, Mark Godfrey de la Tate Modern de Londres critique toutefois cette décision.

« L’annulation ou le report de l’exposition est probablement motivé par le désir d’être attentif aux réactions qui pourraient être celles de certains visiteurs et par la peur de protestations.
Cependant, c’est, en fait, extrêmement condescendant pour les visiteurs, dont on présume qu’ils ne sont pas en mesure d’apprécier la nuance et la dimension politique des œuvres de Guston», a-t-il sur Instagram.

Mise à jour du 28 octobre 2020 : Mark Godfrey a été suspendu par la Tate Modern suite à ses propos sur Instagram.

« Philip Guston Now » contre « Philip Guston When ? »

Comme le dit avec drôlerie une journaliste du Guardian (journal anglais), l’exposition « Philip Guston Now » (Philip Guston maintenant) devrait-elle être rebaptisée « Philip Guston Quand » ?

Et bien non, la date de retour de l’exposition a été posée : février 2024. 
Dans une déclaration commune, les 4 musées souhaitent la repousser jusqu’à «un moment où nous pensons que le message puissant de justice sociale et raciale qui est au centre de l’œuvre de Philip Guston pourra être interprété plus clairement».

Il est intéressant d’apprendre que 2024 sera  l’année où les questions raciales pourront être discutées plus librement. (Sautons donc vite dans la machine à voyager dans le temps ! )

L’exposition future contiendra une somme d’explications supplémentaires.

Les commissaires d’exposition déclarent qu’ils prévoient désormais de « revoir la manifestation … et d’ajouter des perspectives et des voix supplémentaires pour accompagner la présentation du travail de Guston à notre public ».
« Nous reconnaissons que le monde dans lequel nous vivons est très différent de celui dans lequel nous avons commencé à collaborer sur ce projet il y a cinq ans», explique le communiqué. «Le mouvement pour la justice raciale qui a commencé aux [États-Unis] et qui a rayonné dans les pays du monde entier, en plus des défis d’une crise sanitaire mondiale, nous a amenés à faire une pause.

Les multiples déclarations Musa Mayer, fille de l’artiste et responsable de la Fondation Guston éclairent pourtant sans relâche la démarche de son père.

Dans une déclaration fournie au Times, Musa Mayer, se dit «attristée» par cette décision, alors que le travail de son père s’efforce de lutter de front contre le racisme. Faisant référence à l’ascendance juive de Guston, elle note que sa famille a fui l’Ukraine pour échapper à la persécution : en d’autres termes, il a «compris ce qu’était la haine».

Elle parle aussi du renoncement de son père à une carrière brillante et linéaire afin de pouvoir exprimer librement son engagement.

 «Il y a un demi-siècle, mon père a réalisé une œuvre qui a choqué le monde de l’art.
Non seulement il avait violé le canon de ce qu’un artiste abstrait réputé devrait peindre à une époque où la critique d’art était particulièrement doctrinaire, mais il a osé montrer un miroir à l’Amérique blanche, exposant la banalité du mal et le racisme systémique que nous sommes encore lutte pour affronter aujourd’hui.

Elle donne la lecture que l’on doit faire des toiles représentant les hommes en cagoules.

Concernant les personnages en tenue du KKK de Guston, Musa Mayer déclare : «Ils planifient, ils complotent, ils roulent dans des voitures en fumant des cigares. Nous n’assistons jamais à leurs actes de haine. Nous ne savons jamais ce qu’il y a dans leur esprit. Mais il est clair qu’ils sont nous-même. Ils incarnent notre déni, notre dissimulation ».

 «Mon père a osé dévoiler la culpabilité des blancs et notre rôle commun qui a autorisé la terreur raciste dont il a été témoin depuis son enfance, lorsque les membres du Klan ont manifesté ouvertement par milliers dans les rues de Los Angeles. »

Il est clair que les conservateurs méconnaissant l’engagement de longue date de Philip Guston.

En 1930, Philip Guston peint Conspirators, un grand tableau mettant en scène un trio de membres du Ku Klux Klan au milieu d’éléments architecturaux mystérieux. Ils brandissent des gourdins et d’autres armes. 

Puis le John Reed Club, affilié au Parti communiste, lui commande un travail sur la situation des noirs. Il se concentre sur l’histoire des Scottsboro Boys, neuf adolescents noirs qui ont été accusés à tort d’avoir violé deux femmes blanches en Alabama en 1931. Sur l’un des panneaux, un homme du Klan fouette une silhouette presque nue attachée à un pieu qui ressemble au Washington Monument . 

En 1933, les tableaux sont exposés à Los Angeles à la librairie Stanley Rose. Ils seront détruits le Ku Klux Klan et la police

Une librairie de Los Angeles accueillit une exposition des œuvres récentes de Philip Guston en 1933.
Un jour, arrivèrent dans la librairie un groupe de personnes portant sur le visage les cagoules pointues du Klan. Ils détruisirent toutes les œuvres de Guston exposées, sous les yeux de l’artiste. Des membres du département de la police de Los Angeles et des vétérans de l’organisation de la Légion américaine se joignent à eux et participent physiquement à la destruction des œuvres.

À cette époque, le Ku Klux Klan s’était développé dans le comté d’Orange proche de Los Angeles. Le Klan avait été encouragé par des représentants de la société civile dans le but de faire progresser les idéologies racistes et ultra-nationalistes. 
Philip Guston, Juif immigré, faisait bien sûr partie des personnes ciblées par les groupes racistes. Mais il a surtout été un témoin horrifié des activités du Klan dans la région.

«Il n’était pas seulement un immigrant juif de première génération dont la famille avait fui les pogroms en Russie mais était dans un sens plus large déterminé à témoigner et à documenter l’injustice et l’inhumanité chaque fois qu’elles se produisaient. » a déclaré Musa Mayer, la fille de l’artiste.

Le retour du Klu Klux Klan dans son œuvre vers 1970 compromet la carrière de Guston.

Les Klansmen ont disparu de l’art de Guston pendant une longue période au cours de laquelle l’artiste a développé son style personnel : tableaux inspirés du muralisme mexicain puis abstractions qui le rattachent à l’Ecole de New York et à l’expressionnisme abstrait.
Mais ils ont réapparu quatre décennies plus tard.

À cette époque, Guston était reconnu comme un des peintres abstrait les plus appréciés de sa génération.
Son retour au figuratif fut très désapprouvé par les critiques d’art. 
Il peint d’abord des accumulations d’objets assez proches du Pop-art avec des tasses, des têtes, des chevalets et d’autres visions d’aspect caricatural sur des arrière-plans monochromes.

Puis Guston pousse la figuration encore plus loin, avec le retour des personnages de type Klansmen à partir de 1968. Il les représente comme des personnages de comics. Leurs cagoules pointues sont mal cousues. Ils ont souvent de grosses mitaines rouges. Ils conversent en fumant des cigarettes et roule dans des voitures de clowns. Quelquefois, ses Klansmen sont montrés en train de créer des œuvres d’art, ce que Philip Guston a appelé « ses autoportraits ».

Le retour du Klu Klux lan dans l’oeuvre de Guston a été déclenché par des événements graves de 1968 comme la confrontation entre les manifestants et la police à la Convention nationale démocrate et l’assassinat de Martin Luther King,
À l’époque, le critique d’art Harold Rosenberg écrivait que la grossièreté enfantine des Klansmen de Guston lui permet de «rendre compte simplement de la simplicité de la violence». 

 Rosenberg a pris aussi la mesure de la façon dont l’artiste met sa carrière en pause :
«Guston est le premier à avoir risqué une carrière pleinement développée sur la possibilité d’engager son art dans la réalité politique. Après avoir montré les peintures du Klan, l’un de ses amis les plus proches, le compositeur Morton Feldman, ne lui a plus jamais parlé. »

De l’avis général des historiens d’art, Il a, à cette époque, ruiné sa réputation et ses collègues le regardaient avec dégout.

Philip Guston - Open Window II - 1969 - exposition reportée de 3 ans
Philip Guston – Open Window II – 1969

Pessimisme au sujet de l’exposition reprogrammée

Ce pessimisme est exprimé par Robert Storr, l’historien de l’art et auteur de la nouvelle monographie « Philip Guston: A Life Spent Painting » :

«Ma crainte est que le spectacle ne se produise pas non plus en 2024; que le spectacle et l’artiste soit en permanence entachés ».(…)
Il déclare également : «C’est de la lâcheté. Il est dit que l’art ne peut pas parler pour lui-même, que le public ne peut pas s’engager avec lui à des niveaux complexes… L’idée que cette [décision] prend le parti des Afro-Américains n’est pas correcte. C’est juste la démarche profondément condescendante de l’establishment culturel pour se protéger des critiques. »

Conclusion

Il est clair qu’en refusant de l’exposer dans le contexte actuel, on dépouille l’œuvre de Philip Guston de son caractère politique et on le ravale dans le marais des artistes ambigus.
Quand l’art est séparé de la réalité sociale, il risque de devenir hors de propos.

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